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Publié le par felssafa.over-blog.com

GRAND ENTRETIEN

FERNANDO SAVATER, PENSER SOUS LA MENACE

PAR FERNANDO CASTELLO ET PIERRE VEILLETET

http://www.revue-medias.com/Fernando-Savater-penser-sous-la,322.html

A 60 ans, Fernando Savater ne mâche pas ses mots. Pour lui, philosopher « n’est pas un travail sur soi mais une réflexion sur la cité ». Il ne médite pas, il dialogue, il polémique. Non sans risque : il vit à Madrid sous protection policière, les terroristes de l’ETA l’ayant condamné à mort. Entretien tonique.

Fernando Savater, originaire de Saint-Sébastien, au Pays basque espagnol, est aujourd’hui le philosophe le plus célèbre de son pays. Il y est également connu pour son combat contre le terrorisme de l’ETA, lequel lui a valu le prix Sakharov des droits de l’homme en 2001.

Incarcéré à trois reprises sous le franquisme, il occupe désormais dans la vie intellectuelle espagnole (et au-delà des frontières) une position que nul ne lui conteste, mais qui dérange souvent : celle d’un penseur libre, irréductible à toute chapelle, d’abord soucieux d’éthique. « Éthique à l’usage de mon fils » (Points Seuil) est d’ailleurs un best-seller international.

Fernando Savater a répondu aux questions de Médias dans son appartement de Madrid où il vit sous protection, l’ETA l’ayant condamné à mort... Chez lui, Tintin, John Wayne, Jürgen Habermas et Lara Croft cohabitent, témoignant cocassement de dilections nombreuses et variées. Ce philosophe fréquente assidûment lessalles de cinéma et les hippodromes.

Derniers ouvrages traduits chez Calmann-Levy : « Choisir la liberté » (2005) et « Sur l’art de vivre » (2005) où il disserte brillamment sur Marc Aurèle, le western, l’abolition de la prison, le scepticisme ou le manzanilla et les tapas de Sanlúcar de Barrameda.

Il existe une lignée de philosophes « publicistes ». En France : Voltaire, Alain, Camus, Sartre ; en Espagne : Ortega y Gasset, etc. Rien de neuf donc ?

Rien de plus naturel. La philosophie a commencé dans la sphère publique, ce que sont désormais les médias, nouvelle agora. Le philosophe a besoin d’interlocuteurs, car on ne peut philosopher en solitaire, à l’inverse de la pratique orientale où l’on médite, seul, dans le silence d’une grotte. Le philosophe moderne recherche le public pour dialoguer, polémiquer, penser. La philosophie n’est pas un travail sur soi mais une réflexion sur la cité, née en même temps que la démocratie. Elle est au champ intellectuel ce que la démocratie est au champ politique : rupture avec la pensée traditionnelle, dogmatique, avec la répétition du sacré. Elle est découverte du sens par le dialogue. Il est vrai qu’avec le temps, surtout à partir du xixe siècle, la philosophie est devenue l’apanage de professeurs confinés dans leurs universités. Au début du xxe, les philosophessortent et se rencontrent à nouveau.

photos : Fernando Moreno
photos : Fernando Moreno

Cela m’amuse toujours qu’on parle de philosophe, d’intellectuel « médiatiques ». C’est une sorte de pléonasme. Premier philosophe à être canonisé comme tel, Voltaire fut le découvreur du pouvoir des moyens de la communication. Voyez sa correspondance et imaginez ce qu’il aurait pu faire d’un fax ou des e-mails ! Maintenant si vous me demandez quel est le bon usage des médias par un intellectuel - philosophe est un terme grandiloquent -, je répondrais que tout réside dans la façon de traiter les autres comme des intellectuels. C’est la seule définition qui vaille. Autrement dit, il ne s’agit pas d’hypnotiser, de séduire ou d’intimider autrui, mais de solliciter la part intellectuelle de chacun. Et les médias sont aujourd’hui le seul lieu où l’on peut considérer les personnes comme des intellectuels. Pas comme des érudits ni des professeurs, mais des êtres humains dotés de raison, donc capables d’être persuadés et de persuader, ce qui est la base du principe démocratique.

Il existe, en France, un « courant » de philosophes comme Finkielkraut, Glucksmann, Bernard-Henri Lévy, parfois qualifiés de « libéraux de gauche », mais aussi de « néoréacs » voire de « néocons ». Vous y reconnaissez-vous ?

Je me sens proche de certaines prises de position de Finkielkraut, moins de Glucksmann. En fait, on assiste à un éclatement des représentations figées de la droite ou de la gauche. En Espagne, malheureusement, le pays se divise encore entre ceux qui écoutent Francino (commentateur radio de gauche) et ceux qui préfèrent entendre Jiménez Losantos (éditorialiste de droite). Nous qui n’aimons ni l’un ni l’autre, il nous faut chercher notre salut ailleurs. De plus en plus de gens n’acceptent plus ce clivage droite-gauche qui obligeait, si tu étais de droite, à penser comme ci en matières économique, sociale, érotique, cinématographique ; et comme ça si tu étais de gauche. Je crois qu’aujourd’hui tout un chacun peut faire son propre menu et prendre un peu d’économie ici, de société là... Je parle évidemment de ceux qui pensent par eux-mêmes, pas de ceux qui adoptent une pensée préfabriquée, fermée, totalisante.

Comment expliquez-vous que les valeurs prépondérantes des Lumières, disons le libre-arbitre, le libéralisme, sont devenues péjoratives et qu’en Europe qui dit « libéralisme » ne dit plus que « capitalisme » ?

Le terme libéral, qui a connu de nombreuses définitions au long de l’histoire, s’est en effet réduit, de nos jours, au champ strictement économique. Or, les« libéraux » en matière économique (l’école de Chicago, par exemple), le sont parfois très peu dans d’autres domaines. En Espagne, les partisans de l’Opus Dei, réactionnaires en matière sociale, conservateurs, aussi peu libéraux que possible, sont les plus libéraux en économie. Aux États-Unis, le terme libéral désigne au contraire un progressiste, nous dirions ici un social-démocrate. On peut être libéral et partisan de l’école publique car quiconque n’est pas éduqué ne peut être libre. Et défendre la sécurité sociale parce qu’il s’agit là d’une grande avancée qui nous protège contre le hasard et les aléas de la vie.

« Affirmer que la grande richesse des êtres humains est leur diversité est un mensonge. Leur richesse est dans leur ressemblance. »

Les médias recourent volontiers à nombre de clichés idéologiques que Léon Bloy appelait « lieux communs et idées reçues ». Par exemple : la différence n’est jamais mauvaise donc il existe un droit imprescriptible à la différence... Ou encore : les minorités ont toujours raison parce que la majorité les opprime... Enfin : les particularismes sont forcément bons puisque le mal absolu est l’uniformité.

Il s’agit là d’un de mes thèmes de prédilection. En Espagne, ce recours est même devenu une sorte de maladie en phase terminale. On professe ainsi que toute égalité est mauvaise, sinon fasciste, tandis que toute diversité est bonne. Ce qui est complètement absurde. Tout progrès en politique résulte de la recherche de l’égalité, jamais de la différence. Égalité dans le domaine de l’éducation, égalité homme-femme, égalité dans la protection sociale, assistance médicale pour tous, etc. Les sociétés les plus attardées sont celles dans lesquelles subsiste le plus grand nombre de différences. Voyez les castes en Inde ou chez nous, jadis, lességrégations médiévales. L’idée que toute différence est bonne et toute égalité mauvaise est une idée absurde et nuisible. Affirmer que la grande richesse des êtres humains est leur diversité est un mensonge. Leur richesse est dans leur ressemblance. C’est parce que nous nous ressemblons que nous pouvons collaborer, traduire nos idées d’une langue à l’autre, que nous pourrons un jour penser une gestion commune de la planète. La différence est un fait, mais la ressemblance est un droit pour lequel nous devons lutter.

Vous évoquiez le « droit imprescriptible à la différence ». C’est crucial. Il existe des façons différentes de vivre. Comparant les libertés religieuses des Anglais et des Français à son époque, Voltaire disait que chaque Anglais allait au ciel ou en enfer par le chemin qu’il voulait... Le droit à la différence est une chose. La différence de droits en est une autre. En Espagne, par exemple, ce que cherchentles nationalismes, c’est une différence de droits et non un droit à la différence, qui existe déjà... Malheureusement, cela se transmet par l’éducation des plus jeunes. Si on leur dit unité, ils pensent immédiatement aux troupes nazies faisant le pas de l’oie. Par contre, entendant le mot diversité, ils se voient gambader dans un jardin fleuri.

Vous êtes considéré comme l’introducteur de Nietzsche et de Cioran dans votre pays. Et, à ce titre, la gauche officielle vous a reproché de semer un nihilisme anarchisant durant la lutte contre Franco. Êtes-vous nihiliste ?

Une chose est de s’intéresser à un auteur, une autre de s’identifier à lui. J’ai traduit Cioran, qui fut mon ami, mais je ne partageais pas complètement ses idées. Je le considérais comme un homme extraordinairement stimulant, un tonique intellectuel. Nietzsche m’a toujours intéressé et je m’en sens plus proche, car il est le grand déculpabilisateur de la volonté...

L’idée de déculpabiliser la volonté humaine a toujours fait partie de ma philosophie sur le plan éthique. Mais ceci ne veut pas dire que je sois moi-même strictement nietzschéen, j’ai d’ailleurs plutôt été spinozien. Il est vrai que ces auteurs introduisaient en politique une dimension culturelle que la gauche rejetait souvent.

Cette gauche, qui se voulait politiquement et culturellement monolithique, n’admettait pas le fait qu’une idée de progrès différent était en gestation, comme on l’a vu en mai 68. Avec l’ingénuité de la jeunesse, certains, dont moi, introduisaient des idées qui, par la suite, devinrent partout communes. Avec le temps, chacun évolue, ajuste son attitude selon qu’il a affaire à un pouvoir démocratique ou qu’il est confronté à une dictature. On me dit : « Vous avez changé d’opinion, vous étiez anarchiste face à Franco et vous êtes démocrate face au gouvernement actuel. » Mais c’est incomparable ! J’étais dans une rébellion beaucoup plus tranchée vis-à-vis de la dictature, tandis qu’en démocratie je suis en désaccord sur certains points mais d’accord avec le régime. Tout être pensant module sa pensée.

Les médias occidentaux sont, par principe, favorables à la liberté d’expression. Mais parfois, on a l’impression qu’ils la défendent mollement. Serait-ce qu’il faut être privé de liberté pour l’aimer ? Ou bien la liberté d’expression est-elle quelque chose de relatif ?

Aucune liberté n’existe dans l’absolu. Nous sommes tous pour la liberté d’expression mais pas pour qu’on enseigne n’importe quoi aux enfants. On dit que les mots peuvent faire mal mais qu’ils ne tuent pas. Le directeur de la revueRazón Práctica (que je codirige), Javier Pradera, affirme le contraire. Pour lui, certaines paroles peuvent réellement tuer, par exemple : « À vos armes ! Feu ! » Désigner nommément quelqu’un à la vindicte populaire est une forme d’agression par les mots. Il est vrai que nous devons défendre la liberté d’expression, surtout la liberté de penser et d’argumenter, mais il faut le faire avec les mots. Je suis totalement contre cette idée de condamner ceux qui nient l’Holocauste. Ce sont des faussaires qu’on doit combattre par des livres, des arguments, des débats. Pasles mettre en prison et les transformer ainsi en victimes.

Les médias se font de plus en plus souvent prescripteurs d’interdits, ou, en tout cas, ne remettent pas ceux-ci en cause : prohibition du tabac, bientôt de l’alcool, du foie gras, de la corrida et, peut-être un jour, des courses de chevaux - que vous aimez tant...

Je suis depuis longtemps défenseur de la dépénalisation des drogues. C’est, pour moi, une affaire d’information et de décision personnelle. La notion même de « santé publique » me fait l’effet d’une guillotine. Certes, la société peut aider lespersonnes qui n’ont pas les moyens de se soigner, mais je ne crois pas que ce qui relève de la santé de chacun doive être mis entre les mains de tous... Je trouve bien que l’on restreigne les endroits où l’on puisse fumer, question de politesse, de civilité.

Généraliser ces mesures revient à interdire tout type de plaisirs, comme manger du lard. Si on appliquait aujourd’hui les règles politiquement correctes en Europe, le camembert n’existerait plus, ni le foie gras, ni le jambon Jabugo. Toutes choses inventées parce qu’il n’existait pas encore de code de bonne conduite édicté par le politiquement correct... Chacun sait qu’il y a en Espagne certaines traditions barbares (pour moi la corrida est quelque chose de stylisé et d’artistique) etrépudiables. S’il faut changer ces pratiques, faisons-le en débattant, pas seulement à coup d’interdits. Les pires d’entre eux sont marqués du sceau religieux. Il existe chez nous des fêtes traditionnelles appelées « Maures et Chrétiens ». Eh bien, par peur d’une supposée intransigeance islamique, on est en train de supprimer les Maures de ces fêtes et il ne reste que les chrétiens. C’est comme si on faisait disparaître les Romains des processions de la semaine sainte pour ne pas contrarier le gouvernement italien. Certaines coutumes passent pourindéfendables parce qu’elles sont très anciennes, mais tout ce qui est ancien n’est pas mauvais et ne peut être éliminé juste pour une question d’asepsie plastique.

Les médias seraient-ils désormais plus rousseauistes - pour aller vite : nous ne sommes responsables de rien, c’est la société qui est coupable de tout - que voltairiens ?

La majorité de ceux que je lis aujourd’hui sont les héritiers de Herder [1] et de son idée romantique, populiste, qui, d’ailleurs, a triomphé. Herder fut la première grande réaction, antirationnelle au fond. Elle a imposé l’idée de peuplesromantiques, qui sont bons ou mauvais, qui ont une personnalité spécifique et dont les individus ne sont que des éléments façonnés par la nature de cespeuples.

« Les gens qui prétendent que le télé abrutit ne disent jamais qu’eux-mêmes sont devenus idiots. »

Télévision. Sartre disait que d’un côté elle aliénait le téléspectateurmais, d’un autre côté, le rapprochait de la réalité lointaine. Est-elle, pour vous, cette « boîte idiote » qui empêche de penser ?

Les gens qui prétendent que la télé abrutit ne disent jamais qu’eux-mêmes sont devenus idiots. Ça n’arrive qu’aux autres. On peut regarder la télé impunément. C’est un média comme un autre. Important dans la prise de conscience des grandes catastrophes humanitaires. S’il y a une famine quelque part, ce que souhaitent les victimes, c’est que la télévision vienne, car si elles n’apparaissent pas à l’écran, elles n’auront ni nourriture ni argent. Bien sûr, la télévision est soumise à des critères commerciaux. Les informations y sont donc simplifiées à l’extrême, sans raisonnement ni discussion possibles, mais ce sont aussi des défauts inhérents à la manière dont nous, téléspectateurs, l’utilisons. J’ai fait partie d’une commission chargée par le gouvernement espagnol de réformer lesmédias audiovisuels publics. Nous avons débattu pendant des mois, notamment de leur fonction « positive et interactive ». L’idée qu’un instrument est en lui-même plus fort qu’une personne nous ramène à la question de la drogue : comme il existe des drogues, il faut que j’en prenne. Non, ce n’est pas une obligation. Vous pouvez ne pas en prendre ou en consommer certaines avec modération. De même, je ne suis pas compulsif au point de vouloir regarder la télé tout le temps. Parfois même, la télévision est le remède adéquat à d’autres déficiences compulsives.

Et Internet. N’avez-vous pas l’impression que le miracle de liberté d’expression promis et célébré ressemble souvent à une cacophonie narcissique ?

C’est une chose de produire de la liberté d’expression, c’en est une autre d’accéder à la liberté de connaissance. Cette dernière est plus importante que le fait d’écouter les gens s’exprimer sans que ce qu’ils racontent nous intéresse vraiment. Quelques-uns de mes étudiants ont créé un site Internet. Pour en faire la publicité, ils m’ont interviewé. Répondant à une de leurs questions semblable à la vôtre, j’ai expliqué que les blogs nécessitaient beaucoup de discernement pour faire la part de l’information et de l’arbitraire. Quelques jours après avoir mis cet entretien en ligne, mes étudiants ont reçu une volée de e-mails indignés : je prônais une attitude élitiste en soutenant qu’il y avait des opinions vraies et d’autres qui ne le sont pas. Mon argumentation allait à l’encontre de l’idée que, comme tout le monde a le droit de s’exprimer, tout le monde a raison. Les blogs favorisent, en effet, l’expression mais aussi l’illusion que toute opinion est égale et intéressante. Mon avis sur l’univers n’a strictement aucun intérêt, celui de Stephen Hawking, oui. C’est pourquoi je pense qu’on se méprend en voyant dans cette technologie un progrès pour l’éducation. On dit qu’on va installer un écran connecté à chaque pupitre. C’est une bonne chose, comme le fait que chaque élève ait de quoi écrire. Sauf qu’Internet n’éduque pas, il nécessite même une éducation préalable. Pour un érudit, c’est un outil merveilleux. Si vous êtes versé dans la philosophie orientale, vous pouvez partager votre passion avec d’autres connaisseurs, échanger des informations, apprendre. Mais si vous n’y connaissez rien ou si vous êtes peu formé, vous ne recevrez que de la publicité, c’est-à-dire 90 % de ce qui transite sur le Net. Il n’est pas donné à n’importe qui de trier dans le flux d’informations, de savoir les analyser et les hiérarchiser.

Cette boulimie d’informations ne ressemble-t-elle pas à ce que Borges nommait la « nostalgie du présent » ?

Tout à fait. Nous voulons savoir tout ce qui se passe et nous avons la possibilité de le faire. C’est une sorte de vertige maladif de la connaissance.

Notes

[1] Johann Gottfried Herder (1744-1803) : philosophe allemand, élève de Kant. Après avoir été prédicateur, il théorisa l’idée que la vérité résidait dans le génie de la langue, le fonds populaire et national. Il fut aussi l’un des premiers propagateurs du relativisme historique.


 

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